mercredi 13 mai 2020

Pensées

Dans la rue, partout,  des fantômes masqués. Spectres encarnavalisés, silhouettes esquissées.
Des yeux se croisaient, s’observaient, se scrutaient.Des regards terrifiés, enjôleurs ou amusés. 
Comment communiquer, partager, échanger ? 
Partout, les gestes barrières à adopter. Pas moyen de se soustraire au rituel des naufragés.
Sourire avec les yeux, bouder avec les yeux, s’aimer avec les yeux.
Froncer le sourcil, plisser le haut du front, écarquiller les mirettes. 
Partout, la valse du taffetas, des tissus colorés, des étoffes satinées.
Et si le masque s’accordait avec le veston, la robe ou le pantalon ? 
Choisir les couleurs, la cotonnade ou le masque en nylon. 
«  Collection d’ été ! Fine toile brodée à l’ancienne ! Batiste ou dentelles, brocart ou cotonnade ! Mesdames soyez encore plus belles ! Accordez vos violons, sortez les violoncelles ! Dansez le cotillon ! »
Et l’on voyait de splendides demoiselles arpenter les trottoirs, fouler les boulevards, sillonner les rues et les chemins, d’un pas allègre ou incertain. Drapées de mascarons loufoques, bigarrés, chamarrés, sobres ou endimanchés, les mignonnes ranimaient la flamme de l’ élégance et du charme depuis de longs mois claquemurée.


lundi 11 mai 2020

Pensées


Compagnons fidèles des jours d’orages et de solitude, les livres et les chats peuplaient le monde lunaire de la rêveuse enfant. Elle observait la vie à travers la voilette défraîchie d’une robe de mariée amidonnée et d’un tonitruant torrent au tumulte incessant.

 L’insouciante légèreté ne toquait pas à son huis, désertait ses journées, dédaignait le logis. 
L’éclipse du soleil assombrissait le jardin, obscurcissait la clairière, là-bas, tout au bout du chemin, embrumait la rivière qui fredonnait, badine, un glouglou radieux et incertain.

Porter un masque, faire semblant, jouer la comédie, endosser des rôles extravagants.
Trimbaler un nez rouge, chausser des souliers bondissants, caracoler le printemps.
Badiner, se gausser du mauvais temps, faire de l’ironie son acolyte réconfortant.

Pour le fameux Monde d’Après, elle enfilerait le déguisement du clown facétieux, braillard et tonitruant.
Culottes larges et carreaux blancs, larmes de crocrodile pour faire rire les enfants, sans oublier la valise rouge aux accessoires extravagants. 

Elle se vêtait d’un caparaçon coriace et résistant pour supporter le rigoureux hiver d’un probable désenchantement.

« Il me semble que je serai toujours bien là où je ne suis pas. » Charles Baudelaire, Le spleen de Paris.


dimanche 10 mai 2020

Pensées

Enfant, native d’une bourgade enclavée entre deux montagnes aux faîtes affûtés, elle avait survécu aux soupes saupoudrées de parmesan, aux vêtements de laine rugueux, tricotés grossièrement, chandails chamarrés et  bonnets bariolés, dont sa mère l’affublait fièrement.
Ainsi accoutrée, elle retrouvait la cour de récré, la classe aux odeurs de craie, les  camarades hilares, issus de la société bien pensante d’un village produisant plus de bienheureux en manque d’iode que de lumières aux néons éblouissants.

Elle s’en sortirait d’autant plus aisément qu’à presque cinquante ans, la soupe était depuis longtemps régurgitée et les fringues refourguées  à de lointains cousins en manque d’inspiration  et de dignité.
Sa mère l’habillait tendance. Elle aimait le dernier cri. Ce qu’elle ne cessait de lui expliquer quand sa fille lui reprochait de l’attifer comme un clochard dénué de respectabilité.







Chroniques de confinée

Elle s’imaginait la vie d’avant, le jadis de ses aïeux, l’autrefois des campagnes, les intérieurs silencieux, les vies rudes des bergers et des épouses attentionnées.
Écrire, écrire, écrire.
Éviter de penser à ce drôle de printemps, coincé entre deux éternités.


Silence ouaté. Nuit qui s’engourdissait. La cacique bergerette filait la laine, ravivait de sa timide présence la bastide assoupie. L’agnelage, soupir brisé, était enseveli dans la moiteur des bêlements courbatus.
Elle tisonnait le feu dans l'âtre, s'emparait de l'instant floconneux, écharpes entremêlées.
Elle filait, rouet des temps anciens.
Elle songeait, petite mère, à ce repos ténu, réconfortée enfin par le chaudron qui rougissait dans la pénombre du petit cabanon, humble « outaou » embaumé du thym touffes rabougries de cette terre rouge myriades de cailloux.
Elle songeait à l’étendue de sa terre. Aux olives, au fenouil, à la roquette, aux poireaux sauvages, à la menthe étoilée, au romarin dans le panier. 
Elle songeait, petite mère au teint tanné, mains rugueuses au labeur journalier.
Elle songeait aux agneaux qui dodelinaient dans la bergerie.  
Laineuse était sa soirée.
Demain elle s’en irait de nouveau sur les sentiers.
Demain elle serait là, et de son œil bienveillant, présence familière, elle glisserait dans la gibecière de son berger,
l’olive et le thym frais. 


Elle souriait au mois de mai pour éviter de se mettre à pleurer.

" J'écris un peu avec une main d'aveugle, j'écris en lançant ma main dans le noir du langage pour trouver les mots qui vont éclairer, me soutenir, me faire continuer et m'aider à vivre. " Christian Bobin. 


samedi 9 mai 2020

Chroniques de confinée

Sur ces entrefaites, dissimulés derrière les bosquets, les touffes de genêts et les ronces de mûriers, les hérissons stridulaient, les canards cancanaient, les renards glapissaient.
La rumeur galopait. L’imminence du danger terrorisait. Des conciliabules s’orchestraient dans la clandestinité.
Le répit avait été de trop courte durée. Les espèces animales à plumes, poilues, velues, dodues, bourdonnantes, roucoulantes ou glougloutantes appréhendaient le funeste retour à la normalité.

Insectes, limaces, escargots, araignées tremblaient, s’affolaient, tressaillaient.

« Attention Goulag ! Travaux forcés! Peine à perpétuité ! »
Entendait-on dans les ramées, les taupinières ou les terriers.
« Ils sont de retour, les fossoyeurs de notre destinée ! Ratiboiseurs de poils, tricoteurs de filets, inventeurs sadiques de pièges empoisonnés ! Chauffards esquintés du bulbe dans des bolides en taule d’acier ! 

Chez la gent animale, le dératatinement impromptu du clan des forcenés hirsutes agités du bocal, inquiétait, consternait, révulsait. 
Finie la liberté.
Adieu l’ insouciante insouciance de la cabriole sur les routes et les sentiers dépeuplés.
Finie la brasse déliée dans les eaux limpides épurées des plastiques et autres harpons meurtriers.
Censuré le retentissant coquelinement matinal à gorge déployée. 
Les animaux se concertaient. Dans la case aux palabres, les discussions allaient bon train. Et ça piaillait ! Et ça caquetait ! La cahute ressemblait à un poulailler braillard, une gargote emplumée, un bouge à cocottes parfumées.
Les affres du tourment gangrénaient les espoirs des plus optimistes.
Loups, marsouins, cerfs, dauphins, furets, musaraignes, mulots, corneilles,   couleuvres ou serpents tricots rayés, s’unissaient à l’unisson en de longs sanglots éperdus.
Ils se sentaient moulus comme des grains de café, vermoulus telles autant de brindilles nécrosées.
Le moral était au plus bas.

Même les dociles moutons assujettis aux chiens, eux-mêmes sous le joug des   bergers, issus de la confrérie des pruneaux champêtres, se montraient solidaires.
Les Anciens, gardiens séculaires de la parole sacrée, les Grands Sages, paisibles et pondérés, ne trouvaient plus les mots pour réconforter.

La trêve se terminait. Ne restait plus qu’à espérer que les pruneaux marinés, confits, gonflés, trempés dans l’eau de vie, auraient appris du courroux de la guilde des Pangolins meurtris.

« Dans les poulaillers d’acajou,
Les belles basses-cours à bijoux
On entend la conversation 
D’la volaille qui fait l’opinion » Alain Souchon, Poulailler song



« La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s'évader. Un système d'esclavage où, grâce la consommation et au divertissement, les esclaves auraient l'amour de leur servitude ... » Aldous Huxley, Le meilleur des mondes.







vendredi 8 mai 2020

Chroniques de confinée

Les jours s’égrenaient, une doctrine nouvellement novatrice émergeait, susnommée « libération conditionnelle sous condition de libération conditionnellement libératoire ». 
Elle était tarabiscotée de la tarabiscote, confuse et entortillée. Les censeurs avaient légiféré.
D’intransigeantes consignes de sécurité étaient transcrites, répertoriées, placardées.
Sur les toits, les immeubles, les clochers, gravées au burin dans le firmament de la voûte étoilée.
Calligraphiées à la plume d’or dans de grands cahiers, les recommandations croissaient , gonflaient, bouffissaient, tels autant de crapauds congestionnés.
« Alinéa , tiret, ouvrez les guillemets.
Retour à la ligne, Majuscule. Point. Parenthèses fermées.
Si vous toussez, tarabustez-vous la tarabistouille !
Marchez dans la direction du sens giratoire opposé à la circulation autorisée.
Si vous postillonnez, prenez promptement votre température rectale !
Thermomètre intégré. Charge virale détectée.Carnet de santé tamponné. 
Surveillance, authentification, classification.
Marcher droit. Filer. Raser les murs sans les effleurer.
Ne pas croiser le regard de son voisin mal fagoté. 
Interdiction d’ébruiter des loufoqueries fantasques contraires au Dogme de la congrégation des Bienfaiteurs.
Au pas. En ligne. En rangs espacés.
Rompez. »
Ainsi s’établissait la Doctrine de libération conditionnelle sous condition de libération conditionnellement libératoire. 
Les humains, désorientés, devaient se soumettre au principe de précaution, de prudence et de circonspection.
Le mortellement néfaste virus toujours très malveillant, était perfidement embusqué dans les tissus, les pièces sombres mal aérées, les esprits épouvantés.
Cheveu gras, œil hagard, regard fixe, teint blême et cireux, la confrérie des pruneaux,  en voie de dératatinement imminent, désertait, terrorisée, les bocaux fraîchement débouchés.

Circonspecte, méfiante, ultra concentrée, la communauté avançait désormais masquée.

« Hors de saison, le fruit n’est bon. » Proverbe français, 1611


jeudi 7 mai 2020

chroniques de confinée

Elle se plongeait parfois dans ses vieilles photographies, images du souffle des saisons, désuètes fragrances de la vie qui s’enfuyait.
L’hier embaumait la pensée, une présence familière, un autrefois enraciné.
Des parfums surannés enivraient de leur tendre présence les effluves du souvenir, lianes inextricables, luxuriantes, inaltérables.
En elle remontait la douce et profonde nostalgie des secrets collectionnés, jalousement engrangés dans un vieux coffre fermé à clé. 
Lettres, clichés et vieux papiers cohabitaient dans un désordre décomplexé, fantasque et tarabiscoté.

Elle avait dans ses poches un pré vert et des pissenlits, des balades en forêt, un mulot en colère, la montagne en bandoulière.
Dans son regard émerveillé, l’or des gentianes éclaboussé, les lacs des glaciers bleutés, l’âne si doux, portant la croix de Saint André.
Dans sa besace en cuir tanné, les clarines tintinnabulantes, les fermes bardées de  tavaillons, les cascades du hérisson.
Dans son sac effiloché, une robe rouge à pois blancs, des cheveux tout bouclés, une maison à trois toits.
Dans sa gibecière en toile de jute, le redon du grand-père, les ciseaux de la tonte, la marque de ses moutons.
Dans son cœur de gamine, les tartes aux myrtilles, l’odeur du serpolet, la tornade des torrent glacés. 
Dans son antique paletot troué, les sous-bois enchevêtrés, les clairières illuminées, les champignons poêlés.
Secondes suspendues, elle gravissait ainsi les raidillons du temps, escaliers escarpés où elle avait usé ses souliers. 

Et, coincé entre deux éternités, le souvenir se magnifiait.

«  J’aime l’âne si doux, marchant le long des houx. 
    Il a peur des abeilles, il plisse ses oreilles. 
    Il réfléchit toujours. Ses yeux sont de velours » Francis Jammes.