vendredi 1 mai 2020

Chroniques de confinée


Indolence.
Dehors, il pleuvait. Jour gris. Taciturne. Tragique dans son immobilité.
Dormir, se reposer, s’alanguir dans une accablante légèreté.
Goûter l’ennui, redécouvrir l’oisiveté.
Ne plus rien faire, s’abandonner.
Se départir des rames, lâcher le gouvernail, laisser le vent gonfler les voiles et 
Dériver.
Se pelotonner sous l’édredon, douillette et délicate courtepointe caparaçonnée.
Désaccorder le las, se mettre au diapason dans la plus musicale des musicalités.
Elle écrivait, vibrait, animée de la frénésie des écorchés.
Les doigts virevoltaient, tressautaient, frémissaient sur le clavier.
Elle tambourinait, hurlait, beuglait des bribes de pensées.
Capturer les images, se soumettre à la frivolité, fragile rempart au monde qui n’en finissait plus de la tourmenter.
Caresser les félines, goûter leur grâce mutine.
Les contempler, furtives, le pas élégant, le port altier parfois méprisant, la nonchalance au bout des griffes.
Museau frais, délicatesse poudrée. Coussinets velours. Sensualité satinée.

C’était un jour à siroter du café. Breuvage à la rassérénante âpreté.
Et puis écrire, écrire, écrire.
Dans une transe effrénée, les lettres, puis les mots, puis les phrases affleuraient, germaient, semis sous les gouttelettes de la bruine de mai.

Elle bredouillait, dansait, valsait dans une ronde fantasmagorique, des haillons d’existence. 

La lumière décroissait.




" Si je t'écris, c'est peut-être pour ne pas rester seul avec moi, comme on allume sa lampe la nuit quand on a peur. » Gustave Flaubert.



jeudi 30 avril 2020

Chroniques de confinée

Elle se disait:
«  Y a le portrait de Brel, Brassens, Ferré, encadré en grand sur le mur de l’entrée. Ils veillent sur toi, regarde-les ! »
 Nid, refuge, logis abrité du vent et des marées, de la bourrasque, de l’hystérie généralisée.
Rumeurs empoisonnées. Catalepsie accélérée. Conciliabule des hypnotisés.
Elle cuisinait. Carottes, oignons, ail et pensées. Une petite bière, chips, Hemingway. Elle craignait rien. Ils étaient là, bien accrochés, en noir et blanc, bien enchâssés.
Entre gingembre, sauge et lucidité, elle s’activait. Huile de coco dans la poêlée.
Oublier la curée qui divisait. La censure sournoise qui s’insinuait.
Des gens s’enquérissaient, évaluaient, revendiquaient.
Peur des cerveaux décervelés, lobotomie organisée.
L’angoisse de mort anéantissait les esprits épouvantés par la plus épouvantable des épouvantes inoculée.
Même les gens intelligents se résignaient, capitulaient, se soumettaient.
Curry, coriandre, cardamome.
Sel, poivre, cumin.
D’autres alertaient, beuglaient, s’égosillaient.
« Ouvrez les yeux ! Réagissez! »
S’étourdir dans les senteurs épicées. 
Clous de girofle, muscade, anis étoilé.
Chaleur épicée. Senteurs inégalées.

Ne pas flancher.
Brel, Brassens, Ferré, Charles Bukowski et Hemingway.


«  C’est à trop voir les êtres sous leur vraie lumière, qu’un jour ou l’autre nous prend l’envie de les larguer » Léo Ferré.

Chroniques de confinée

Mai. 
Dehors, le printemps éclosait.
Sortir, sortir, sortir. Sentir la fraîcheur de la brise, le vent ébouriffer la tignasse rebelle aux boucles récalcitrantes.
Respirer le soleil, fouler l’herbe au si joli manteau.
Marcher, marcher, marcher. S’arrêter de penser. Ressentir les odeurs, savourer les couleurs. S’attarder devant les ceps en feuilles et repartir.
Humer la terre grasse après la pluie. Glèbe parmi les glèbes. Vivante.
Arpenter les sentiers rocailleux.
Courir, courir, courir.
Se laisser éblouir par le fol éclat du ciel et repartir encore.
Admirer au loin la minuscule chapelle séculaire, présence rassurante.
Écouter l’envol des ramiers, pigeons dansant dans les ramées, admirer les lys jaunes dans les fossés, valser les gentils coquelicots mesdames, gentils coquelicots nouveaux.
Elle fredonnait les chansons enfantines, comptines entonnées de sa voix perçante d’enfant bohème, robe rouge à pois blancs.

Elle interdisait aux ronces plus griffues que les ronces griffantes connues jusqu’alors, de s’entortiller, perfides, dans les méandres de sa pensée.
Elle amarrait solidement le bateau au rocher et un instant, oubliait l’orage qui n’en finissait plus de tonner. 


«  Écrire, c’est hurler sans bruit. » Marguerite Duras



mercredi 29 avril 2020

Chroniques de confinée


Puis vint le temps de la Doctrine de l’enluminure moderne. 
La délivrance partielle des pruneaux agités dans le bocal s’élaborait dans une officine ancestrale où les teintes étaient amoureusement concoctées, pigments pilés, broyés, huilés dans un antique mortier. Il fallait obtenir des nuances de rouge et de vert les plus variées de toutes les nuances du nuancier.
Rouge cochenille. Vermillon. Pourpre. Écarlate ou carmin.
Vert. Clair ou foncé. Vert de gris, kaki, turquoise ou anisé.
Ne pas lésiner sur la sécurité. 
De la bonne ouverture du bocal dépendrait la saveur du pruneau confit confiné rabougri, chétif ou boursouflé.
Ne surtout pas se rater. La qualité du produit résultait de la technique employée.
Ainsi, les régions du globe les plus touchées par le mortellement néfaste virus étaient délicatement peintes en rouge.
Celles les plus épargnées se nimbaient de toutes les nuances de vert. 
Les paysages s’embellissaient, magnifiés par les touches précises, adroites, exercées, des badigeonneurs assermentés. 
Par touches successives, les régions se fardaient. 
Des bataillons d’aquarellistes, fresquistes, paysagistes, impressionnistes  métamorphosaient les espaces urbains et campagnards. 
Les pinceaux bruissaient sur la toile, sur les palettes les teintes se combinaient.
Aquarelles, esquisses, croquis, fusains naissaient dans des nuances de vert et de rouge, pour une remise en liberté échelonnée, fragmentaire et encadrée. 

Échevelés, barbus, chevelus, poilus, hagards ou avisés, les pruneaux devraient être récoltés avec beaucoup de tact et de doigté. 


« On me demande souvent ce que cache ma peinture. Rien ! Je peins des images visibles qui évoquent quelque chose d’incompréhensible » René Magritte.


mardi 28 avril 2020

Chroniques de confinée


Et ça tournait et ça virait. D’un côté l’autre, tout chavirait. Charivari dans les idées. Elle acceptait d’être confinée, embouteillée, capuchonnée, mise en conserve, pasteurisée certainement pas être muselée.
Pourfendre, occire, désintégrer.
Pas de censure. Crier, gueuler. 
Les comprimés de mièvrerie, confiseries édulcorées, affectaient les esprits des humains, troublaient la conscience, engourdissaient le jugement.
Tous n’étaient fort heureusement pas touchés.
La plupart souffrait d’hallucinations aussi hallucinantes que les plus hallucinées des hallucinations.
Certains déliraient, divaguaient, extravaguaient.
D’aucuns acquiesçaient, se conformaient, obtempéraient.
«  Compilation de vos lendemains qui chantent à des prix défiants toute concurrence ! 
Pilules sucrées, salées, hormones homologuées ! »
Mantras, prières, chants sacrés.
Les radios diffusaient, les journaux martelaient, les télés amollissaient, les réseaux sociaux censuraient.
« Nous sommes là pour vous guider ! Ayez confiance ! Nous nous occupons de tout.
 Nous nous occupons de vous. »

L’anastasie anesthésiait.

Dans la maison au cerisier, aux plantes grasses, au citronnier, en compagnie de ses pensées, l’humaine scrutait la direction du vent.



« Il faut s’endurcir sans jamais se départir de sa tendresse » Ernesto Che Guevara.



dimanche 26 avril 2020

Chroniques de confinée

«  En promotion pour toutes les familles confinées, confites et déconfites, pilules de frivolité. Imaginez la vie en kodachrome ! Grande braderie de caléidoscopes pour voir la vie tout en couleurs ! 
Nous prenons soin de vous, peuples de tous les pays ! »
Les slogans pleuvaient pour reverdir les fleurs fanées du souvenir de l’insouciance, de la valse folle des pâquerettes, de la fringuante farandole des bourdons bedonnants, du gazouillis des oiseaux primesautiers dans les champs.
« Pilules vertes, bleues, jaunes, chamarrées, arc-en-ciel, tout est soldé ! »

Confinée confite comme un antique pruneau ratatiné, soumise à une éclipse de légèreté, dans le jardin au savonnier, au romarin, aux oliviers, l’humaine, au calme, réfléchissait.

« L’important n’est pas de guérir, mais de vivre avec ses maux. »
Camus, Le mythe de Sisyphe.


Paysage, Oscar Claude Monet

Chroniques de confinée

En exclusivité exclusive, les présentateurs du Nouveau Ministère des Arts et du Divertissement créaient d’innovants concepts d’émissions doctement divertissantes.
En live, le top 50 des chercheurs les plus prestigieux. Les apprentis connaisseurs tous formés en médecine sur les réseaux sociaux, élisaient leur praticien préféré.
De gigantesques parcs d’attraction éclosaient pour présenter les savants les plus experts dans le domaine de l’expertise.
« Venez visiter la tourelle du Professeur Ripolin ! Il vous épatera avec ses comprimés multicolores, commandités par Zavata !  
Si vous voulez découvrir la technique explosive du savant le plus savant de tous, prenez un ticket pour sa prestigieuse conférence amoureusement concoctée pour vous, dans un laboratoire en écailles de bambou façonnées à la main ! »
Potions, décoctions, breuvages, pommades, onguents, clystères, étaient désormais disponibles sur des tutoriels filmés par des clercs artisanaux, tous plus connaisseurs en médecine que les médecins eux-mêmes.
Les humains, en plus de faire leurs pains, gâteaux, tartes ou gratins, se lançaient dans les diagnostiques. 
« C’est ce médicament qu’il faut ! Non ! Celui-ci !
Ce chercheur est un escroc ! Un barde sorti des forêts bretonnes pour nous refiler des herbes empoissonnées !
Nous préférons l’érudit aux cheveux ras et au poil soyeux ! C’est lui qu’il nous faut ! Et si on prenait l’autre à la moustache en forme de cœur ou aux bacchantes amidonnées ? 
Non. Agenouillons-nous plutôt devant les doctes dogmatiques, certifiés AOC, étiquetés, brevetés, conformes à la conformité., nourris au grain, sponsorisés.»

L’Humanité se divertissait, l’audimat explosait, l’autocratie jubilait. 


« Toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets. »

Le malade imaginaire, Molière.