mardi 10 août 2021

Au fil des jours, Carnets du quotidien.

 Je n’ai jamais réussi à vivre au jour le jour. J’anticipe toujours un ennui, un accident, une catastrophe. Pourtant, je n’ai pas d’autre choix que de goûter l’instant pour survivre au présent. Les lendemains m’inquiètent, l’attente me mine et l’inconnu me terrifie. Alors, je vais. J’avance. Certains jours un peu lasse, le cœur au bord du vide, certains plus cristallins. C’est courageux de vivre. Chaque pas est une prise de judo, un revers à deux mains. Il m’est difficile d’entrevoir demain comme un halo, une éclaircie. Je suis de celles qui dans le noir discernent le charbon, de ceux qui lors de l’accalmie redoutent l’aquilon. Je suis de ces âmes tristes qui font rire les enfants mais portent un baluchon. C’est un été tragique. Une insulte au bonheur. Un juron élégant. Une épine en plein cœur, un pas lourd. Accablant. Il est des journées sombres où Saturne s’invite, m’accable et me fatigue. Dès lors, je sais qu’il faut que je respire et m’abreuve à maintenant.



dimanche 8 août 2021

Au fil des jours, Carnets du quotidien.

 Il pleut. J’écoute passer les escargots. Ils déambulent, leurs antennes dressées. Ils bougent de droite à gauche et traversent les pas japonais. Il s’arrêtent et s’abreuvent à la pluie puis repartent impassibles. Ce sont des voyageurs tranquilles. Indolents, pacifiques. Je suis un escargot. Des mois que je voyage dans mon petit jardin. À mon rythme. Je me permets d’ouvrir des portes sans poignées, je passe à travers les fenêtres et survole les étangs depuis la lucarne de mon grenier. Je transporte dans ma coquille des paysages, des vallées, des monts, des océans. Les photos que je prends sont transcrites sur une toile qui s’anime au gré de mes envies. Je tape parfois très vite, je prends aussi mon temps. Les minutes m’appartiennent. Je forge un autre présent. J’ai dans une valise l’écho de mes voyages, des esquisses, des odeurs, des décalcomanies. Dans mes souvenirs, le bleu des lagons, la langueur tropicale, les pagodes, les mosquées, les églises. Et si demain je chausse à nouveau mes souliers, ce sera dans un monde vénérable où je me sentirai libre de dénouer mes lacets et traverser les routes. Et si demain n’est pas et si demain est pire et si demain n’est plus, j’aurai dans mon sourire le monde que j’aimais.



mercredi 4 août 2021

Au fil des jours, Carnets du quotidien.

 J’écris en rafales. Comme on prend des photos. Je sature, expose et sur-expose. Frénétique. Boulimique. Éperdue. Comme on fume même la nuit. Comme on hurle, comme on jouit, comme on râle, comme on vit. Les périodes où j’écris sont des instants charnières, des crises dans l’existence, des paliers où les mots me manient, commandent ou obéissent. Quand le bâillon m’entrave, m’étouffe et se resserre. Quand l’étincelle jaillit, quand le torrent déborde et que le flux déferle. Du jour au lendemain, la source va se tarir, les mots vont me manquer et je ne pourrai plus écrire. Jusqu’au prochain carrefour, jusqu’au prochain récif, jusqu’au prochain écueil. En attendant, je ne peux plus me taire et fais que mon volcan explose en pleine lumière.





mardi 3 août 2021

Au fil des jours, Carnets du quotidien.

 Ce matin j’ai marché. J’ai sué sang et eau, ardente et déterminée. La pinède est vivante, habitée par le concerto des cigales, les racines et les souches qui jalonnent la montée. Des randonneurs sont passés. En souvenir, au milieu du chemin, un cairn. Leur présence est tangible. Mes souliers crissent. Je marche. Sans me soucier de rien, je laisse mon corps se réveiller, mes jambes se délier. Enfin, je respire. Des mois que j’étouffe. Ma geôle est un pays, l’univers, ma maison. J’ai beau chercher l’issue, je trébuche et m’égratigne. Alors je crapahute. C’est un sentier rocailleux, sec, escarpé. Je foule les rochers, les herbes racornies. Je respire de nouveau. L’air entre dans mes poumons, mes idées s’éclaircissent, le ciel s’entrouvre. Je m’achemine. Je n’en finis plus d’avancer. Se dissolvent sous mes pas la fatigue et l’ennui, la tristesse, les tensions. La rumeur indicible du souffle des saisons.



Au fils des jours, Carnets du quotidien.

 Janis est dans l’herbe. Elle joue avec sa proie. Un gai mulot champêtre dont le corps semble froid. La chasseresse s’annonce. De sa gueule jaillit un miaulement rauque. Emphatique. Triomphal. C’est Diane aux griffes d’argent. Elle a dans les yeux la lueur farouche du guerrier. Elle traverse la pelouse la tête haute, le regard fier, la queue dressée. C’est une drôlesse, c’est la patronne. C’est ma confidente poilue, mon interlocutrice préférée. J’aime les chats pour leur écoute, leur présence discrète. Ils sont là même si l’on croit qu’ils ne le sont pas. Cachés derrière un arbre ou juchés sur les toits. Alanguis sous une chaise, les pattes en éventail, les moustaches en alerte. Ce sont des compagnons sensibles qui ne dérangent pas. Ils se rendent invisibles, ils hument le chagrin, ils guérissent l’âme des Tristes. Ils jouent avec ardeur. Ils clignent pour sourire. On dit qu’ils trompent les humains, qu’ils préfèrent la couardise et les jours de sabbat. Qu’ils aident les sorcières, pactisent avec le diable et les esprits malins. J’habite avec des chats. Ils me veillent et me soignent. D’aussi loin que je me souvienne, c’est grâce à eux que j’ai gravi le ciel et traversé les lacs et touché la lumière quand l’ombre me donnait froid.



lundi 2 août 2021

Au fil des jours, Carnets du quotidien.

 Réfugiée dans le canapé, j’ai Blanche à mes côtés. Je passe mon temps à écrire. Je crois que c’est comme un calmant. Ça m’évite de mal réfléchir. Je me concentre sur le moment. J’observe avec minutie les choses alentour. Les ombres qui s’animent sur le mur du salon, un abat-jour qui pend, la lumière qui s’invite et le souffle du temps. Je n’ai pas envie de retourner dans le flou des souvenirs. C’est trop douloureux, difficile à transcrire. Je m’exerce à chasser les résurgences et repousser l’écho. Le présent me rassure. Je pose mon oreille sur le rythme du vent, sur le chant de l’oiseau, sur la vie en suspend. J’évite de penser à demain. C’est sans doute un peu veule de bouder l’avenir. Mais les journées sont longues. C’est un été de cire. Un été prisonnier entre deux ouragans. L’on m’empêche de fuir, je m’applique avec force à raconter l’instant.



dimanche 1 août 2021

Au fil des jours, Carnets du quotidien.

 J’aime bien les Succulentes. Elles adorent quand il pleut. Elles sont bien quand il vente. Elles croissent sous le soleil et résistent au frimas. Ce sont des plantes faciles à vivre. Elles sont robustes. Coriaces. Je taille le rosier et j’égalise le romarin. Je nettoie le fouillis des massifs, les pieds nus dans la terre, mon sécateur en main. Absente à l’univers, présente à mon jardin, je débranche les machines qui aboient des infos. Aujourd’hui, comme les températures ont chuté, je porte de vieilles chaussettes, un paletot vétuste, un pantalon troué. J’arbore ma tignasse en broussaille. Indomptable. Invaincue. Mes rêveries sont douces, le silence est discret. Seuls les oiseaux serinent. C’est la brise qui me berce et m’endors et me calme. Bianca perd ses poils. Je brosse sa robe laineuse qui lui donne l’apparence d’une reine rasta. Il n’empêche que ses dreads s’accordent à ma chevelure. Nous sommes hérissées. Le temps se traîne, dimanche s’étire et s’engourdit. Lassée, Bianca s’effarouche, s’esquive et miaule au crépuscule. Irrévérencieuse. Tragique. Implacable.