mardi 29 juin 2021

Au fil des jours…

Cette semaine, j’ai de la visite. Mes dentelles sont défraîchies, mes taies dépareillées et pour les housses de couette, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. Je méprise ces cotonnades sans dignité, cochonneries pitoyables et chiffonnées. C’est décidé. Je file acheter une paire de draps. Le long voyage commence. Agrippée à mon charriot, je foule le sol de la grande distribution. Là, je cherche le compartiment linge de maison, parcours les allées, m’égare dans les rayons, demande à la dame, repars en tourbillon. Je trouve. Hagarde, échevelée mais vivante. Sous mon nez, l’Anapurna du textile. Du lin, du coton, du nylon. C’est jaune, c’est crème, grenadine ou abricot. Citron, melon, soie, cochenille ou menthe à l’eau. Ça fourmille, ça flamboie, ça m’étouffe. Vite fait bien fait, je plie les gaules, fais crisser les roues du caddie, prends mes jambes à mon cou et tout le reste aussi. 




lundi 28 juin 2021

Au fil des jours…


Ce matin, je me suis réveillée tôt. Ça ne m’arrive pas souvent. D’ordinaire, j’ai la couette affectueuse, l’oreiller aguicheur, le sommeil amoureux. Alors ce matin, j’ai pris tout mon temps. Au réveil, j’ai la singulière habitude de besogner tout à la fois. La tasse de café échoue dans les cabinets, la brosse à cheveux émigre dans la corbeille de fruits, le mascara déménage dans la salle de bains du haut et le khôl dans celle du bas. Je fais d’incessants va-et-vient pensant à tout et à rien. À rien plutôt qu’à tout. À tout et en même temps. 

Ça tournedanse, ça caracole, à coup de talons retentissants. Je m’agite, je bricole, un pas dehors, un pas dedans.

Mais ce matin, j’ai saisi la  rose lumière de l’aurore et comme avec une fraise, j’ai mordu dedans.

Au fil des jours…

 Dans les collines de mon pays, les herbes sont sèches comme des fils d’or. Les chardons bleus font des bouquets, la rocaille blanche crisse sous mes souliers. C’est sec, c’est âpre, c’est râpé. Les touffes de thym se pelotonnent à chaque détour de sentier et la chèvre de Monsieur Seguin gambade en frisotant sa barbichette de sous-officier.

Dans les collines de mon pays, le soleil cogne, il fait très chaud. Mes joues rosissent, mon teint se tanne, je déboutonne mon calicot.

C’est là, souvent, que j’aime à dénouer mes sanglots. L’air entre en moi, libre dans son manteau. Par delà les cyprès, les champs de blés, les noirs corbeaux, j’aperçois Pagnol, et puis Daudet et puis Giono.

J’ai les pieds nus, j’ai mon couteau, un bout de pain et mon chapeau. 

C’est là, au fil du temps, que je tricote des rameaux, hume la vigne, tisse des paniers avec mes mots.

Dans les collines, sur les coteaux, la Provence dans mon sac à dos, je suis Manon et je souris à Giono.





Au fil des jours…


Aujourd’hui, j’ai pédalé. Les jambes et le cœur déliés au milieu des rizières et des canaux, des champs de tournesols et des tracasseries dans mon ciboulot.

Pour sûr, j’ai eu le temps de penser. J’ai suivi le mouvement des rayons du soleil et celui de mes roues. Des cailloux dans la tête et du bleu dans les yeux. 

Alors, j’ai aperçu le clocheton de la ville romaine, le Petit- Rhône laisser sa place au grand, entendu les clameurs du marché, imaginé les camelots aux étals rutilants.

Ma sonnette rouge à pois blancs s’est mise à retentir pour saluer les passants, les badauds en goguette, les coquettes à talons, les rêveurs tambour battant.

Aujourd’hui, j’ai pédalé tout mon saoul, laissé la place au vent et regardé si les étoiles ne brillaient pas un peu plus grand.




Au fil des jours…


 Le vent souffle, tout doux. La brise légère caresse mon visage et les yeux des chattes rejoignent les miens. L’échange est muet, dense, profond.

Les feuilles bruissent, la soirée s’annonce. Sereine et fragile dans un moment d’éternité.

Hier, j’ai planté une passiflore. Elle s’entortille dans son tuteur avec rage et détermination. Elle sait où elle va. Je lui donne l’eau dont elle a besoin pour s’enraciner.

Elle fera le reste toute seule. 

Mon pourpier fait des fleurs blanches. Il refuse obstinément de se colorer davantage.

Je l’arrose aussi. Il fait bien ce qu’il veut. 

J’ai retrouvé mon vêtement indien dans le placard. Acheté dans un village du Penjab il y a fort longtemps. Il y a des siècles. Je porte le caressant coton à même la peau. 

J’entends au loin le vrombissement de quelques moteurs énervés. Ça ne fait rien. Ils font bien ce qu’ils veulent.

Je suis le mois de juin. Tout va bien.


vendredi 15 mai 2020

Pensées

Des jours, comme ça, comme une envie de se barrer, de larguer les amarres, d’enjamber les montagnes et de faire la nique au présent.
Déserter. Prendre la poudre d’escampette, hisser le drapeau rouge et ficher le camp.
Se foutre éperdument des trépidations des hommes, de la folie généralisée et des grandes marées.
Se moquer des assauts du vent, de la violence des tremblements, du tohu-bohu incessant.
Et puis arriver à dire merde sans le dire vraiment.
Sourire tout en faisant semblant.
Pleurer tout en se marrant.
Sourire aux cons, dire bonjour à la dame, finir son assiette, gueuler au firmament.
Marcher pieds nus, caracoler les étoiles, chevaucher l’océan, garder hirsutes les cheveux, nager sous les cieux et puis grincer des dents.
Finir son assiette, dire bonjour à la dame, merci au monsieur et puis claquer les dents.
Cracher jusqu’à l’écœurement. Arracher le bâillon des histrions légiférants. Des étrangleurs crasseux et puants. Des égorgeurs de charognes sales et concupiscents.

Et puis sourire aux cons jusqu’à épuisement.



jeudi 14 mai 2020

Pensées

Elle conduisait. Bien concentrée, vitesse mesurée, dans le respect des distances de sécurité.
Soudain, impromptue, l’arrivée d’un écureuil épicurien, alerte, frivole et imprévoyant. 
Méfiance rompue, sautillements allègres, acrobaties saugrenues.
Un Joli petit rongeur roux, queue en panache, gaillard et éveillé.
Sémillant et décontracté. Mais voilà, il voulut regagner le champ de l’autre côté...Et pour se faire, la nationale à traverser...
Stop ! Freiner ! Attention ! Danger ! La frétillante petite bestiole  terrorisée ne savait plus dans quel sens naviguer. 
Des automobilistes altruistes et concernés, stoppaient, freinaient, zigzaguaient, klaxonnaient.
Sauver l’animal de la furie des carcasses d’acier. Feux de détresse allumés, clignotants illuminés, plaquettes de freins au cran d’arrêt. 
Les bipèdes redevenaient propriétaires de la terre, des herbes, des fleurs, des arbres, de la faune et de l’éternité.

Les animaux désorientés ne pouvaient plus danser, gambiller, cheminer sur les sentiers, les chemins, les routes et les allées. 
D’arbres en arbres, d’autostrades en traversées, de chemins en drailles, de raidillons en désescalades, une clameur bruissait. 
Dans les contrées, les bourgs, les étangs, les montagnes, par delà les mers et les  lacs argentés, loin dans l’écho du ciel, du tréfonds de la savane, des entrailles de la forêt, un bruit sourd grondait, tonnait, jaillissait.
La déchirante complainte de la gent animale vibrait, dans un Fado désenchanté.